FO
AA
Regards croisés
sur les chefs d'œuvre
de l'humanité
0.2
Regard - Le difforme
Masque We Guère , Liberia, 1930-1960
Il peut s’agir d’un effet de réalisme poussé, comme dans la représentation de visages marqués par l’âge, où transparaissent les ravages du temps. Le laid peut alors devenir un moyen d’émouvoir, de confronter le spectateur à la fragilité humaine ou à la mort. Parfois, il glisse vers le grotesque tragique, intensifiant cette émotion tout en interpellant la sensibilité du public.
Buste, The Ugly Duchess, Quentin Metsys, vers 1513
Le laid, comme le beau, dépend d’une époque, d’une culture et d’un milieu social, car les critères esthétiques et moraux évoluent. Il provoque une impression de déplaisir, de rejet ou même de dégoût, souvent chargée d’une dimension morale. La sensation de laideur est traditionnellement liée à la disproportion et à la disharmonie, notions reconnues depuis l’Antiquité. Lorsqu’un artiste choisit volontairement de représenter le laid, cela peut servir plusieurs intentions.
Yoga Narashimha Vishnu, dans son avatar homme-lion, Inde du sud, vers 1250
Le difforme (laid ou beau) dans l’art valorise, explore ou met en scène ce qui s’écarte de la beauté classique : l’irrégulier, le monstrueux, le grotesque, l’imparfait ou le déstructuré. Loin d’être un simple rejet de la beauté, il s’agit d’un courant de pensée et de création qui interroge les limites du beau et les normes culturelles.
Le difforme est un aspect essentiel dans de nombreux arts africains. Il ne s’agit pas d’une « laideur » mais d’une esthétique symbolique, souvent liée au sacré, à la transformation ou au pouvoir spirituel. Le masque We-Guère ( Côte d’Ivoire, Liberia ) a des formes volontairement agressives, yeux exorbités, matières ajoutées…ce qui suscite la peur et manifeste une puissance spirituelle. Les masques Dan de maladie traduit par des
déformations (yeux exorbités, dents, éléments ajoutés) ne
représentent pas un être réel, mais l’incarnation visuelle de ce qui est invisible : la souffrance, le mal, la peur ou le désordre. Le masque est utilisé durant des rituels conduits par un guérisseur. Il sert à effrayer, repousser ou neutraliser les forces considérées comme responsables de la maladie. Car même si la maladie touche une personne, elle est perçue comme un déséquilibre collectif. Au Japon, le difforme oscille entre spiritualité et grotesque. Les masques de colère, Edo (Japon), aux traits tordus et aux cornes agressives, symbolisent la jalousie, la souffrance humaine, la transformation spirituelle. Le masque permettait aux prêtres et danseurs de devenir les divinités elles-mêmes et d’entrer en communion profonde avec l’esprit qu’ils incarnaient. Pour symboliser la colère, la duplicité, la folie ou la puissance, les Figures grotesques ( Europe ) apparaissent dans l’antiquité grec, bien que dominée par l’idéal de proportion et d’harmonie, la culture grecque reconnaissait déjà l’intérêt dramatique du monstrueux (mythologies, sculptures de figures hybrides). Au Moyen Âge , l’art religieux médiéval multiplie les créatures difformes dans les marges des manuscrits et l’architecture, mêlant peur, humour et enseignement moral. Dans l’art hindou, Les rakshasas , démons (Inde ) sont des divinités polymorphes Figures hybrides, mi animaux-humains, aux bras multiples aux crocs et yeux globuleux, représentent l’énergie vitale ou l’ambiguïté du monde entre puissance cosmique, la destruction créatrice et énergie brute.
Chez les Aztèques, Coatlicue « celle qui porte une jupe de serpents ». On l’appelle aussi « Déesse de la vie, de la mort et de la renaissance » est une déesse au corps fait de serpents, tête biface monstrueuse. Chez les Aztèques, le divin n’est pas apaisant : il est immense, effrayant, dangereux. La monstruosité visuelle exprime la puissance incommensurable des dieux, dont la peur garantit le respect et le maintien du cosmos. The Ugly Duchess, de Quentin Metsys (Belgique) est une œuvre satirique et moraliste de la Renaissance. Elle représente une femme âgée au visage déformé, vêtue comme une jeune aristocrate. c’est une critique sur la vanité des personnes âgées qui veulent paraître jeunes. Le tableau rappelle que la beauté intérieure prime sur la beauté extérieure, condamnée à disparaître. La laideur devient ici un rappel de la mort et de la vanité humaine. C’est une manière de montrer que l’art peut aussi explorer le laid, le difforme, l’humain dans sa fragilité. Dans les têtes de caractère, Franz Xaver Messerschmidt (Allemagne) le titre parle de lui même, « Dernier degré de l’innocence ». Chez Picasso, le difforme, buste de femme (Espagne), adopte un langage sensuel et ondoyant chargé de signes sexuels. Son visage est réduit à des attributs symboliques : nez proéminent, regard en amande… Par sa frontalité calme, la Tête de femme apparaît comme une véritable déesse de la fertilité. Les trois coques en plâtre composant son visage évoquent aussi les formes arrondies d’un masque africain de la déesse Nimba. Cette sculpture fusionne ainsi sensualité moderne et références archaïques. L’artiste Yue Minjun ( Chine ) lui, dépeint une société au vide spirituel en déformant son sourire en une réaction auto-ironique il critique la folie de la Chine moderne. Nick Cave (Etats-Unis) créé une œuvre qui rompt avec les proportions et les règles du corps classique pour créer des corps impossibles. Ses Soundsuits ne ressemblent ni à un humain, ni à une simple sculpture. Ce sont des formes hybrides, proches d’êtres imaginaires ou totémiques, qui brisent toute norme corporelle.
